Je voudrais ici présenter un simple état des lieux, un instantané sous forme de topographie figurative de la réalité actuelle et complexe de nombre de paroisses dans l’Archidiocèse de Port-au-Prince, dans le Diocèse de Hinche et dans le Diocèse des Gonaïves, qui sont sévèrement touchées par les sévices des hors la loi que sont les gangs armés qui fonctionnent en toute impunité sur le territoire national.
On se le rappelle : de 2020 à 2023, l’Eglise de notre Archidiocèse a vécu des moments très pénibles ; de manière récurrente, on enlevait les prêtres, les religieux et les religieuses presque chaque jour contre rançon. Les gangsters entraient jusque dans les maisons des religieuses pour perpétrer leurs méfaits. Comme aujourd’hui, l’État fut impuissant ; la PNH le fut davantage car elle engageait les victimes à négocier, à implorer le secours de leurs ravisseurs et oppresseurs. Beaucoup de fidèles laïcs de nos communautés de foi vivaient ce calvaire aussi au quotidien. C’était eux en premier qu’on kidnappait, tuait, violait, maltraitait. Ces vagues d’enlèvement et de séquestration commençaient à s’intensifier sous le président Jovenel Moïse et allaient continuer en s’amplifiant après son assassinat en juillet 2021.
Le mouvement des gangsters à Port-au-Prince avait toujours quelque chose à voir avec le pouvoir car ils travaillaient soit pour lui, soit avec sa complicité, soit couvert par son inaction. Ces calamités vidaient peu à peu la région métropolitaine de la capitale de ses habitants. Les bandits font courir dans toutes les directions, les autorités publiques, les ambassades, les populations des quartiers populaires, les résidents traditionnels de certains milieux dit huppés ou de l’élite. Nous avons vécu tout cela comme peuple presque dans la plus complète indifférence des uns et des autres. L’insécurité telle qu’elle se pratique chez nous est un produit importé ; et en Haïti on aime tout ce qui vient de l’étranger, surtout les bêtises. Nous sommes faits ainsi, sauf exception.
La donne de zones ou quartiers perdus s’inscrit dans ce contexte. La rage des enlèvements a créé une véritable psychose de traumatisme dans les esprits ; tout le monde est la cible de kidnapping. Était-ce pour cela que la cathédrale transitoire de Port-au-Prince a fini par ne plus recevoir de célébrations de son évêque ? Et la cathèdre alors ? Trois ans après, ces questions restent sans réponse. Entretemps on l’a incendiée cette cathédrale, avec une imperturbable froideur ; les auteurs s’en vantent comme d’une gloriole. Mais n’anticipons pas.
Zones ou quartiers perdus devait produire aussi paroisses perdues ; disons paroisses désaffectées, abandonnées des fidèles et de son clergé parce que devenues dysfonctionnelles. La vie est chassée de ces quartiers. Les chants harmonieux de nos églises et nos cris de louange sont remplacés par l’écho toxique, déroutant, délétère des rafales d’armes de tout calibre. Règnent un peu partout la peur, la terreur et la mort. Comme si on pouvait construire l’avenir avec la méchanceté et la mort. Sainte Bernadette de Martisssant a été la première paroisse de l’Archidiocèse à vivre cet enfer au quotidien, ensuite celle de la cathédrale ; maintenant cela continue sans arrêt.
Avec grande tristesse je vous communique ces informations sous forme de bilan du désastre pastoral, matériel et logistique auquel notre Archidiocèse et les deux autres Diocèses susmentionnés sont confrontés. Ce ne sont pas des chiffres mais des tragédies humaines. Dans notre Archidiocèse, une soixantaine de paroisses sont ou totalement abandonnées par clergé et fidèles ou partiellement fréquentées par ceux-ci dans des circonstances et pour des raisons exceptionnelles. Évaluation non exhaustive, provisoire même, car les gangsters toujours actifs et en force, règnent et font encore loi.
1- Zone pastorale Sud Est de l’Archidiocèse, sont abandonnées les paroisses suivantes : Ste Geneviève à Duval, St Laurent à Bongard, La Mercie à Godet, saint Nicolas de Kenscoff, Conversion de St Paul à Furcy, y compris leurs chapelles, dont Marie Madeleine, Divine miséricorde (dépendant de St Vincent de Paul de Thomassin).
2- Zone pastorale Est de la Capitale. Sont totalement désaffectées, Notre-Dame de Fatima (Pernier), les paroisses de St Pierre, Ganthier, du Christ-Roi à Meyer, St Louis Roi de France de La Tremblay. Volontairement je ne liste pas les paroisses de la Plaine du Cul-de-Sac qui sont fort surveillées par les gangs armés ; c’est avec leur permission que les prêtres de ces communautés de foi font des activités pastorales ou se déplacent.
3- Dans la ville de Port-au-Prince, le centre : nous avons perdu la paroisse de St Gérard de Carrefour-Feuilles, l’hôpital St François de Sales, l’église de Caridad, l’église du Sacré-Cœur de Turgeau, la Chapelle Sixtine de grande renommée, L’église Ste-Anne de Morne à Tuf et L’Eglise St Alexandre, Rue Nicolas. La paroisse St Michel à Corridor Bastia, St Antoine de Marie Claret a Solino, les maisons de formation des Pères Spiritains dans la zone de Caravelle et à Solino, le couvent ainsi que l’asile des missionnaires de charité de Mère Teresa.
Les congrégations des sœurs salésiennes, de Sainte-Anne, de la sagesse, de Saint François d’Assise ont dû laisser les Avenues N et du Chili, ainsi que la zone du Sacré-Cœur après avoir tenu longtemps. Les Pères de St Jacques de Lafleur du Chêne, ont beaucoup résisté avant d’être entrainés par ce désastre qu’on nomme insécurité. D’autres paroisses et maisons religieuses des environs tiennent encore, sans savoir jusques à quand.
4-Au Sud de la Capitale, c’est indescriptible ce qui se passe dans les paroisses de St Jean le Baptiste à Gressier, saint Antoine de Merger, Immaculée de Mariani. Dans la commune de Carrefour c’est la PNH et la population qui sont hors la loi ; les gangs armés contrôlent la vie de la population dans ses moindres détails. Pour exister à Carrefour, il faut payer pour rester chez soi ou pour sortir, pour circuler à pied ou en véhicule motorisé, pour vendre au marché ou avoir un business chez soi ; chaque rue de Carrefour est contrôlée par des bandits armés. Nous la première nation libre de l’Amérique latine, nous voilà réduits pis que les esclaves. Et nous continuons à tolérer cela ! Toutes les paroisses urbaines du littoral de Gressier jusqu’à Cabaret, sont sous coupe réglée ; elles fonctionnent sous le contrôle et le diktat des gangs armés qui empêchent, avec force menaces aux fidèles et clergé de partir afin de pouvoir les rançonner de différentes manières, y compris avec les désormais célèbres postes de péage. Voilà globalement la situation de notre Archidiocèse. Voyons maintenant pour les deux autres diocèses. Ste Geneviève des Orangers
Pour le Diocèse de Hinche qui fait aussi face à la douloureuse situation de livraison du département gangsters, nous présentons seulement la liste des paroisses désaffectées depuis qu’on a livré Mirebalais aux gangsters qui ont lâchement assassiné deux religieuses PSST. Ces paroisses sont au moins dix :
1. Saint Louis roi de France, Mirebalais
2. Notre-Dame du Mont Carmel, Saut-D’eau
3. Sainte Catherine, Carrefour Péligre
3. Saint Michel Archange, Fond-Michel
4. Notre-Dame du Perpétuel Secours, Dubuisson
5. Sainte Cécile, Destin ville
6. Notre-Dame de la Délivrance, Noyo
7. Saint Benoît, Laboule
8. Saints Anne et Joachim, Trianon
9. Saint Joseph, Marché Canard
10. Saint Jacques, Sarazin.
Pour le Diocèse des Gonaïves, nous avons répertorié 6 paroisses au moins ; mais la situation est encore plus tragique que les chiffres. Paroisse de St Jérôme, de petite Rivière Artibonite, St André de Grand Hatte, Notre Dame du Rosaire de Jean Denis, Notre Dame du Mont Carmel de Liancourt, St François Xavier de Desarmes St Guillaume de la chapelle. Il y a aussi le cas de Marchant-Dessalines qui est actuellement très volatile, sans oublier Montrouis et les assauts contre Saint Marc.
En terminant je sais que beaucoup ruminent cette question : qu’est devenu l’État dans ces zones perdues ? Le Courrier NDPS profite de l’occasion pour saluer l’engagement pastoral des membres du clergé de ces trois diocèses en communion avec leur pasteur respectif. Je remercie sincèrement les confrères qui m’ont aidé à recueillir les informations pour les Diocèses de Hinche et des Gonaïves. Ce texte ne prétend nullement à l’exhaustivité, il n’est qu’un premier pas vers une étude de la situation tragique que l’Église pèlerine vit au quotidien en Haïti à cause de l’insécurité, sans jamais perdre l’espérance. Je devrais accorder plus d’attention à la situation des Instituts de vie consacrée. Peut-être que je le ferai dans un autre article. Je termine avec cette note de Paul : « Nous sommes aux prises, mais non pas écrasés ; ne sachant qu’espérer, mais non désespérés ; harcelés, mais non abandonnés; terrassés, mais non vaincus. Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps » (2 Cor 4, 8-10).
P. Brillère AUPONT





