Comment le monde numérique peut-il communiquer la foi ? Voilà la question à laquelle 1100 missionnaires numériques catholiques prenant part au Jubilé, ont répondu les 28 et 29 juillet au Vatican. Selon le cardinal Parolin, ce qui fait de nous des personnes, c’est notre capacité à nous poser des questions ». Et il demande « comment le monde numérique, qui transforme rapidement les dynamiques sociales, peut-il devenir un communicateur de foi ?». Il faut être missionnaire sur les réseaux. Au plus haut niveau l’Église réfléchit sur la place du numérique dans sa mission. La technologie n’« est plus seulement un outil parmi d’autres : elle est devenue un langage, une façon d’habiter le monde. L’Église ne doit donc pas appliquer des schémas préétablis, mais cultiver la créativité ». Dans ce contexte nous publions l’édifiant entretien réalisé avec Ricardo Amazan, prêtre de l’Archidiocèse de Port-au-Prince, actuellement étudiant en philosophie à la Grégorienne (Rome). Il a une maitrise en gestion de systèmes d’information et a collaboré à de nombreux projets et programmes informatiques dans l’Église locale d’Haïti.
1. Quel était l’objectif principal du Jubilé des missionnaires numériques et des influenceurs catholiques célébré au Vatican en juillet 2025 ?
Le Jubilé des missionnaires numériques et des influenceurs catholiques, célébré au Vatican les 28 et 29 juillet 2025, a favorisé un véritable sentiment de communauté et de communion entre les acteurs de l’évangélisation dans le monde digital. Il visait à reconnaître, accompagner, former et soutenir leur mission à l’ère numérique. En portant une attention particulière aux jeunes catholiques présents dans cet univers, l’Église manifeste qu’elle ne considère pas le monde numérique uniquement comme un simple canal de diffusion du message évangélique, mais aussi comme un véritable lieu de mission, de conversion et de communion. Tel était l’objectif principal de ce Jubilé : offrir un espace de rencontre qui rappelle qu’il faut toujours partir du Christ pour devenir, dans toutes nos actions et entreprises, de véritables témoins de son amour.
Le monde digital, grâce au travail des influenceurs catholiques, devient ainsi un espace de rayonnement de la présence de Dieu au cœur de nos vies. Le Jubilé encourage ces missionnaires à exprimer leur foi et leur espérance sur les réseaux sociaux, à réfléchir à la pleine présence de l’Église dans la culture numérique, et à ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire missionnaire en concevant la mission numérique comme une approche renouvelée de l’évangélisation.
2. N’est-ce pas un peu désorientant que l’église s’intéresse aux réseaux sociaux et aux influenceurs?
Au premier abord, cela peut effectivement sembler surprenant, puisque ces nouveaux espaces d’expression n’ont pas encore atteint une maturité suffisante en matière de respect, de bonnes pratiques et de régulation, comparables à celles que promeut la vie sociale. Cependant, l’Église comprend que sa mission d’accompagnement doit demeurer constante, aux côtés des personnes, avec un regard bienveillant sur leurs activités. C’est pourquoi elle s’attache à éveiller, avec fidélité; le sens du beau, du vrai et du bien auprès des producteurs comme des consommateurs du monde numérique.
Cela les aide à ne pas perdre de vue l’essentiel lorsqu’ils se laissent attirer par les nouveautés du numérique, dont la maîtrise et la régulation sont encore en construction. Ce sens partagé du vrai, du beau et du bien est également appelé à soutenir les pays qui ne sont pas encore technologiquement développés, ou qui ne disposent pas des moyens nécessaires pour exercer un contrôle interne efficace sur les contenus publiés en ligne. Ainsi, la présence et l’engagement de l’Église témoignent de son ouverture et de son soutien authentique aux nouvelles technologies, dont les progrès rapides et les impacts sur la vie sociale sont considérables.
Cette attitude ecclésiale, déjà encouragée par le Concile Vatican II, trouve une nouvelle expression dans le contexte jubilaire actuel.
3. Comment avez-vous participé à ces événements du jubilé du numérique?
Ma participation a été d’abord technique, puisque j’ai eu l’occasion de diffuser, sur certaines plateformes, les ressources numériques mises à la disposition des missionnaires afin de favoriser la communion dans les publications, avant, pendant et après le Jubilé. J’ai également pris part à certaines activités de manière virtuelle et à d’autres en présence. Je retiens tout particulièrement le témoignage de communion que ce Jubilé suscite, dans une dynamique de foi profonde et de compassion.
Plusieurs centaines d’influenceurs catholiques ont défilé dans la Ville éternelle pour l’événement et ont participé au programme : célébrations eucharistiques, passage de la Porte sainte, conférences, temps de partage, sans oublier l’heureuse occasion de rencontrer notre Saint-Père, le pape Léon XIV, nouveau pasteur de l’Église universelle. Ces rencontres ont aussi été riches sur le plan humain et culturel. J’ai été touché par la ferveur des influenceurs latino-américains, venus en grand nombre, ainsi que par la présence de nombreux participants venus d’Afrique, d’Asie et d’Europe.
4. Qu’est-ce que l’église peut apprendre de ce monde de réseaux qui sont l’affaire des jeunes ?
Les réseaux sociaux concernent pleinement l’Église, dans la mesure où ils peuvent devenir un lieu de communion authentique, fidèle à ce qu’elle a toujours promu et vécu.
C’est cette dimension de communion que les influenceurs et producteurs de contenus numériques sont appelés à préserver. Avec l’évolution des technologies — qu’il s’agisse d’outils matériels, logiciels ou intégrant l’intelligence artificielle — l’Église se voit appelée à porter une attention particulière à la qualité de la vie humaine et au respect de la dignité de chaque personne.
En ce sens, ce qu’elle apprend du monde numérique rejoint ce qu’elle enseigne déjà, car elle reçoit cet enseignement du Christ et le propose ensuite au monde, même à ceux qui manifestent parfois une certaine résistance au message évangélique. Beaucoup de ceux qui s’investissent sur les réseaux sociaux utilisent avant tout des moyens leur permettant de poursuivre de grands rêves capables de façonner le monde.
Ils n’en sont pas toujours conscients, mais les éléments invariables de la nature humaine donne à l’Église de précieuses clés pour comprendre ces aspirations et mieux les accompagner.
5. Quel rôle a joué la curie romaine et le cardinal Tagle dans ce jubilé?
La Curie romaine a joué un rôle d’organisation et de soutien officiel dans le Jubilé des missionnaires numériques et des influenceurs catholiques. Cet événement, conçu notamment par le Dicastère pour l’évangélisation et le Dicastère pour la communication du Vatican, voulait élargir la joie de l’année jubilaire à cette nouvelle dynamique missionnaire qui se développe sur la toile. Le cardinal Luis Antonio Tagle, pro-préfet du Dicastère pour l’évangélisation, a eu un rôle central en présidant la messe célébrée à la basilique Saint-Pierre lors de ce jubilé. Il a appelé les créateurs de contenu catholiques à faire preuve de discernement spirituel dans l’usage de leurs plateformes numériques et à faire de l’amour de Jésus la force motrice de leur influence en ligne. Il a rappelé qu’ils sont des missionnaires appelés à diffuser la vérité, la justice, l’amour et la paix de Dieu dans les espaces numériques et humains, en les mettant en garde contre les influences toxiques et la manipulation.
6. Selon vous le numérique est-il une opportunité pour l’église? Si oui comment?
Dans une dynamique profondément missionnaire et évangélique, l’Église place avant tout son devoir envers Dieu et sa mission dans le monde, plutôt que de courir après les opportunités, même lorsque celles-ci semblent promettre des nouveautés attrayantes. Cela dit, il faut reconnaître que les avancées technologiques récentes, et les outils numériques qui nous sont proposés, transforment profondément le cours ordinaire de la vie sociale, professionnelle et même institutionnelle. L’Église, fidèle au Christ, ne donne jamais l’impression de « rater un train » : elle demeure sage dans ses approches et vigilante dans ses démarches. C’est dans cette fidélité que son observation et son accompagnement du monde digital prennent tout leur sens et trouvent leur finalité. Car c’est par l’accueil de la vérité de son être que l’homme s’approche de Dieu, et l’Église doit toujours favoriser cet accueil.
En ce sens, les phénomènes sociaux, les événements du monde et les circonstances particulières deviennent autant d’occasions de réaffirmer la foi, dans le respect et l’appréciation des différences qui se manifestent… parfois à chaque clic sur les réseaux sociaux.
7. En quoi l’événement a-t-il mis en avant la créativité et l’art dans la mission d’évangélisation ?
L’événement a mis en avant la créativité et l’art comme langages dynamiques d’évangélisation à travers plusieurs formes d’expression artistique telles que la musique, les jeux créatifs, et d’autres témoignages culturels. Le festival organisé sur la Piazza Risorgimento a valorisé explicitement l’art, la musique et la créativité comme des moyens essentiels pour porter la mission de communion et d’annonce de l’Évangile dans le monde numérique. À travers la créativité d’un jeu, par exemple, les participants étaient invités à exprimer leur espérance, foi et joie sur les réseaux numériques, soulignant que la mission d’évangélisation intègre des formes artistiques et ludiques pour toucher et engager les communautés en ligne. Ce cadre artistique et créatif s’inscrit dans une approche large où les influenceurs sont non seulement des communicateurs de contenu, mais aussi des créateurs engagés, offrant un témoignage chrétien accessible et innovant dans la culture digitale. Ce Jubilé a donc encouragé l’utilisation des arts comme un vecteur puissant pour diffuser la foi, renforcer la communion et inspirer l’espérance au sein du “continent numérique” que représente internet.
8. Quel conseil donneriez vous aux jeunes qui entrent dans le numérique au nom de l’église?
Pour reprendre les paroles du cardinal Tagle, les jeunes ne doivent jamais oublier qu’ils sont avant tout des influenceurs de Dieu. Et pour l’être vraiment, il faut d’abord se laisser influencer par Lui. Le message du Jubilé rappelle aussi que les missionnaires numériques font partie d’un corps : l’Église. Cela implique une manière de parler et d’agir qui doit toujours témoigner de la vérité et de la justice évangéliques. Les nouvelles formes de criminalité numérique, la désinformation, le non-respect des données personnelles, ainsi que les réactions blessantes ou inappropriées dans les échanges avec les abonnés — pour ne citer que ces exemples — sont autant de pièges à éviter.
9. Un dernier mot?
Je voudrais adresser un salut fraternel et un encouragement particulier aux influenceurs catholiques haïtiens.
Ils sont nombreux, parfois timides, et souvent confrontés à un manque de moyens techniques. Ayant eu la chance de former des jeunes en multimédia et en informatique durant mon ministère dans l’Archidiocèse de Port-au-Prince — à la Paroisse universitaire et à Méyotte — je sais à quel point les jeunes catholiques d’Haïti sont attirés par les nouvelles technologies. L’exemple offert par l’Église universelle à travers le Jubilé des missionnaires numériques me pousse à souhaiter un accompagnement plus soutenu et structuré pour nos jeunes.
Ainsi, leurs publications pourront gagner en professionnalisme et en pertinence, tout en demeurant le reflet fidèle de leur foi et de leur amour pour l’Église.
Questions préparées par Laure Jeannis.
Entretien publié le 23 août 2025 dans le courrier de l’Oratoire NDPS de la RTS (Numéro 007).





